Ce nouveau projet collectif, en voie d’élaboration depuis février 2008, prolonge et élargit la thématique du chantier achevé sur l’histoire comparée des capitales culturelles européennes (voir partie bilan). Il répond aussi aux objectifs fondamentaux de l’Institut d’histoire moderne et contemporaine, entreprendre des enquêtes de longue durée sur des thèmes transversaux et interdisciplinaires qu’on ne peut conduire dans le cadre universitaire classique. Les participants aux réunions préparatoires se recrutent au sein des deux groupes qui ont porté précédemment le projet sur l’histoire des capitales culturelles et l’ACI « Savoirs et société civile ». La problématique a été construite au cours de trois réunions préparatoires mais sera encore affinée au cours de l’année 2008-2009 à travers un séminaire mensuel de réflexion historiographique et méthodologique et des ateliers thématiques afin d’aboutir à un projet formalisé qui sera déposé auprès d’un organisme de financement comme l’ANR ou un programme européen.
Problématique
On attribue souvent à la période qui commence avec les Lumières le mérite d’avoir accéléré et amplifié les circulations de tous ordres, économiques, scientifiques, techniques, culturelles et symboliques. Cependant ces circulations ne se développent ni de manière harmonieuse ni de façon synchrone et revêtent des modalités fort diverses selon les domaines et les époques comme le montre par exemple la synthèse récente de C. A. Bayly, La naissance du monde moderne (2004, trad. en français, 2007). L’ouvrage codirigé en 2004 par C. Charle, J. Schriewer et P. Wagner Transnational intellectual networks (2004) l’avait déjà mis en valeur pour un certain nombre de disciplines universitaires tout comme, en matière littéraire, les travaux sur les transferts culturels ou ceux sur la traduction . Les volumes issus de l’enquête sur les capitales culturelles le démontraient aussi à propos des musées, du théâtre ou de l’opéra. L’hypothèse évolutionniste et diffusionniste simple qui oriente les synthèses disponibles n’est nullement vérifiée par ces premières approches, car régional ou local, national et transnational, relations dissymétriques entre langues, inégale influence du marché sur les divers domaines culturels, traditions politiques anciennes ou nouvelles, interfèrent en permanence pour accélérer ou freiner, voire détourner l’internationalisation des biens culturels et des savoirs. Ces facteurs s’opposent souvent dans le cas des espaces culturels dominants et rivaux, mais s’épaulent aussi parfois dans le cas de nations dominées qui cherchent, par importation culturelle massive, à rattraper leur décalage sur ce qu’elles considèrent comme la “modernité”. Le cadre juridique est aussi tantôt un obstacle, tantôt un accélérateur : la mise en forme de la propriété littéraire, intellectuelle ou artistique peut, selon les modalités qu’elle prend dans les divers sous-espaces qui communiquent, réduire ou, au contraire, augmenter l’intérêt des exportations culturelles.
Il s’agira donc de sélectionner divers types de biens culturels (travaux dans les sciences morales et sociales, savoirs techniques, imprimés, revues, oeuvres d’art, spectacles et sports, etc.) et de relier l’étude de leurs circulations inégales et dissymétriques dans l’espace européen à l’évolution du contexte économique, professionnel, juridique et politique international, entre la fin du XVIIIe siècle et le milieu du XXe siècle.
Cette étude s’inscrira aussi dans l’histoire de la nationalisation des sociétés européennes : contrairement aux idées reçues qui opposent intensification des circulations et nationalismes culturels et politiques, la structuration du système international d’échanges culturels s’est faite non seulement parallèlement, mais en étroite imbrication avec la construction des Etats nations, la nationalisation des sociétés européennes.
L’ampleur même de la thématique oblige à choisir des terrains d’étude précis mais obéissant à des critères définis collectivement pour ne pas aboutir à une simple juxtaposition de monographies closes, comme c’est trop souvent le cas pour les travaux collectifs qui ont abordé précédemment ces questions. L’objectif des divers ateliers thématiques en voie de définition est d’aboutir à des enquêtes empiriques dont les modalités et les principaux résultats pourront être comparés entre eux, hiérarchisés et interprétés en fonction de séquences chronologiques définies de manière raisonnée et stratégique, permettant ainsi de dépasser la simple description qualitative pour dresser un tableau dynamique fondé sur des indices objectivables, voire mesurables en termes quantitatifs, dans le meilleur des cas et pour les périodes les plus propices. Le projet s’attaquera au problème de la mesure conçu de manière englobante et critique, là encore pour éviter les descriptions vagues, l’exemplification aléatoire et tenter de construire des périodisations à partir de critères objectivables, tout en préservant des modulations indispensables selon la spécificité des domaines culturels ou des sources disponibles afin d’éviter des artéfacts, des anachronismes ou des apax.
Par cet accent mis sur la mesure comme instrument réflexif, on essaiera aussi d’introduire l’analyse de celle-ci telle que la pratiquent les contemporains eux-mêmes. L’un des enjeux de l’internationalisation culturelle, pour ceux qui s’emploient à la développer, est en effet d’imposer une nouvelle échelle de grandeur et de prestige afin de susciter la demande d’un bien culturel étranger ou, à l’inverse, pour dénoncer une domination envahissante qui empêche l’épanouissement de la culture locale. La définition des terrains d’étude qui seront l’objet des ateliers thématiques a également le souci de ne pas s’enfermer dans un seul type de culture. L’histoire culturelle contemporaine tend à respecter, de manière dommageable, la dichotomie commode, mais fallacieuse, entre culture de masse et culture d’élite, culture savante et technique et culture générale visuelle ou littéraire. Ces catégories contemporaines déjà de plus en plus brouillées et qui se redéfinissent en permanence entre 1750 et 1950 n’ont guère de pertinence si l’on veut englober une période aussi longue. Pour comprendre les logiques de l’internationalisation et les dénivellations chronologiques et quantitatives selon les biens culturels, la comparaison entre des domaines très variés est plus riche d’enseignements que l’enfermement dans un seul ordre de biens symboliques. Une partie grandissante des biens culturels qui circulent depuis la fin du XVIIIe siècle et peut-être la plus importante pour ses effets sociaux et culturels relève des formes culturelles moyennes, de masse, populaires ou techniques. C’est l’aspect le plus visible de la mondialisation actuelle. Il serait sans doute important de mesurer le poids des phénomènes analogues aux époques antérieures : dans le domaine du livre (pornographie, livre religieux), des reproductions artistiques (images, gravures, arts décoratifs, photographie, etc.), des savoirs techniques, des spectacles, etc.
Calendrier du projet
L’année 2008/2009 sera consacrée à l’élaboration approfondie du projet au sein d’un séminaire général de bilan historiographique et critique des travaux antérieurs ou parallèles et de coordination des thématiques définies en liaison avec les ateliers spécifiques où l’on précisera les corpus analysés, les méthodes de mesure adéquates, les cadres géographiques et chronologiques pertinents selon les objets, tout en respectant le cahier des charges global défini plus haut. Parmi les premiers thèmes sur lesquels le groupe peut mobiliser des forces significatives, quatre ateliers se dégagent de manière prioritaire :
1er Atelier : Livre, traductions, circulation littéraire, revues littéraires : Blaise Wilfert (ENS/IHMC), Sabine Juratic (CNRS/IHMC), Antoine Lilti (ENS/IHMC), Pierre Boudrot, Thomas Loué (Strasbourg), Anne Saada (CNRS, Grenoble).
2e Atelier : Circulations et dominations culturelles dans les empires, et entre les empires européens : Pierre Singaravélou (ENS/IHMC), Christophe Charle (IHMC), Quentin Deluermoz (docteur Paris-I), Bénédicte Savoy (TU Berlin), Jeanne Moisand (IUE, Florence), Chloé Maurel (docteur Paris-I).
3e Atelier : Internationalisation des sciences morales, circulations des savoirs techniques et sociaux : Julien Vincent ((IHMC), François Jarrige (ATER Le Mans), Nicolas Delalande (IHMC), Claire Lemercier (CNRS/IHMC).
4e Atelier : Circulations et appropriations des arts et des spectacles : C. Charle (IHMC) Charlotte Guichard (CNRS/Lille), Béatrice Joyeux-Prunel (ENS/IHMC), Mélanie Traversier (post-doc), Geneviève Faye (CNRS/IHMC), Maria Pia Donato (Cagliari).
A partir des résultats obtenus dans ces ateliers, un projet sera déposé en 2009-2010 auprès d’une agence comme l’ANR, en vue d’exploiter les différents corpus repérés en 2008-2009 à partir des méthodes et thématiques définies au sein du séminaire général. Les deux années suivantes seront consacrées à la comparaison et à l’exploitation des résultats entre ateliers et à la confrontation au sein de colloques et tables rondes avec les travaux des équipes voisines travaillant sur des thèmes similaires au Service d’histoire de l’éducation, au Centre Maurice Halbwachs (UMR CNRS 8097), au Centre de sociologie européenne, à l’Institute of French Studies de New York University, au Centre for the History of Economics de Cambridge et à la Maison française d’Oxford, où nous avons comme correspondante privilégiée Muriel Le Roux, détachée de l’IHMC.