Accueil > Recherches > Les axes de recherche > Axe 4. Guerre, sociétés et contrôles

1 - Guerre et sociétés

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Le phénomène guerrier n’est pas réductible aux seules opérations militaires, pas plus que la guerre comme événement ne se limite à une succession de batailles. La guerre est un temps spécifique, celui des combats et de l’état de guerre, un moment particulier qui affecte les sociétés et les individus qui le traversent. C’est aussi un horizon, un événement qui se prépare, s’anticipe ou dont il faut régler les conséquences, et dont les effets par conséquent ne sont pas bornés par la déclaration de guerre ou l’armistice. La guerre n’est pas une parenthèse plus ou moins longue dans les sociétés de l’époque moderne et contemporaine, mais figure toujours comme un arrière-plan, avec des effets structurants dont il convient de prendre la mesure. Dans ce premier point, il s’agit d’interroger comment le phénomène guerrier transforme les sociétés, en travaillant sur des objets précis et en interrogeant les méthodologies adaptées à l’étude de ces périodes.

  • Guerre et paix au XVIe siècle (J.-M. LE GALL)

Les guerres d’Italie inaugurent une mutation des rapports du phénomène guerrier avec la vie sociale comme dans les relations internationales. L’essor des techniques de feu et de fortifications, la présence durable de troupes étrangères dans la péninsule, les mutations de l’art de la négociation induit par l’existence d’une diplomatie permanente, modifient en profondeur les relations et les frontières entre la guerre et la paix, entre le monde militaire et la société civile. La « furie française » n’est elle pas, avec les combats contre les indiens d’Amérique, une des premières manifestations de la « brutalisation » alors que s’opère une première mondialisation ? Les guerres d’Italie forment le contexte dans lequel émerge un renouvellement des réflexions pratiques et théoriques sur la guerre, chez Guichardin, Machiavel...

La légitimation des guerres justes et de ses pratiques est rendue plus complexe par l’essor de la raison d’Etat, à côté de l’idéologie du chevalier chrétien et du mythe de croisade. L’expansion européenne qui pose la question des droits de la conquête, comme plus tard l’essor des guerres civiles que sont els guerres de religion modifient la culture de la guerre. Dans le cadre d’une recherche personnelle sur l’année de Pavie et la captivité royale, où il étudie à la fois la réaction du royaume de France et l’évolution des relations internationales et des discours justifiant postures et revirements diplomatiques, Jean Marie LE GALL a aussi reçu mandat de la société des seiziémistes (SFDES) de concevoir un ouvrage collectif sur la défaite à la Renaissance qui interrogera les critères partageant la victoire de la déroute, l’extension de cette notion hors du champ militaire et la possible existence d’une culture de la défaite en ce siècle que l’on associe ordinairement aux exploits glorieux et chevaleresques.

  • Science dans la guerre, science de la guerre (H. DRÉVILLON)

Depuis la Renaissance, la contribution des ingénieurs a été déterminante pour la constitution d’une culture technique et mathématique de la guerre. Cette culture tend à s’autonomiser en même temps qu’elle s’institutionnalise dans des écoles, au point que sa contribution à l’évolution de l’art de la guerre finit par poser problème (au XIXe siècle en particulier où s’affrontent les influences de l’Ecole polytechnique et de Saint-Cyr). Au- delà du rôle d’une culture technique plus ou moins autonomisée, se pose la question plus large de la dimension technique de la guerre, qui est au cœur de la problématique de la révolution militaire. Pour la période contemporaine, la problématique de la revolution in military affairs a inspiré de nombreux travaux, qui profitent de tous les renouvellements de l’histoire des sciences et des techniques. Un travail similaire doit être mené pour la période moderne. Il s’agit ainsi de faire le lien entre les aspects opérationnel et technique, en particulier pour l’arme à feu individuelle dont le rôle reste mal évalué. Pour y parvenir, il faut étudier son effet vulnérant, qui est bien documenté au XIXe siècle grâce aux travaux de chirurgie et de médecine de guerre. Articulée avec une histoire des opérations militaires et des techniques, l’histoire de la médecine offre de nombreuses perspectives pour l’étude des pertes de guerre. Ce programme de recherche, propre à l’axe 4, rejoint les préoccupations de l’axe 1 sur les savoirs pratiques.

Dans le prolongement du programme « La construction du militaire », qui avait étudié la formation d’un groupe et d’une identité spécifiquement militaires dans la société française moderne, il s’agit désormais d’appréhender la spécificité du savoir ainsi constitué. A la Renaissance, la naissance de l’art de la guerre renvoie à la double influence des humanistes et des ingénieurs. Les uns et les autres contribuent au processus de réduction en art du savoir militaire. Tout au long de l’époque moderne, se construit un savoir spécifiquement militaire qui culmine entre les années 1770 et 1820, de Guibert à Clausewitz. L’histoire de la pensée stratégique a été jusqu’à présent limitée à une approche strictement internaliste. Elle n’a pas bénéficié du renouvellement de l’histoire culturelle qui permettrait de mieux la situer dans l’histoire sociale et politique de l’époque moderne. En particulier, s’ouvrent les voies d’une étude du statut littéraire des œuvres et des auteurs. La circulation des idées et des textes, leurs usages et leurs appropriations offrent de riches perspectives. Au XVIIIe siècle, par exemple, la querelle des ordres de bataille (ordre mince / ordre profond) oppose non seulement deux dispositifs tactiques, mais également deux visions du monde. Elle se déploie tout au long de l’Encyclopédie de Diderot et se prolonge dans l’Encyclopédie méthodique de Panckoucke. Cette dispute mérite d’être analysée selon les modèles de la querelle littéraire et de la controverse scientifique auxquelles elle emprunte nombre de ses caractères.

  • Guerre, individu et politique (H. DRÉVILLON, G. PÉCOUT)

La façon dont la guerre mobilise les individus constitue un sujet de premier plan. Elle se pose avec acuité au moment des guerres de religion et plus généralement dans les situations de guerre civile. L’appropriation par des groupes particuliers du monopole de la violence légitime place les individus dans la situation d’assumer le caractère immoral et transgressif de la guerre. Pour cette raison, Machiavel considérait que la guerre ne pouvait pas être le métier des individus mais de l’État. La tension ainsi exprimée constitue un ressort essentiel de la période moderne. Elle est le creuset de la raison d’État qui se forge dans et par la guerre. Elle dessine également la ligne de fracture représentée par la guerre civile. L’étude de la relation entre guerre et guerre civile permettra d’articuler plusieurs recherches menées sur la rébellion, sur les conflits religieux et sur les dispositifs policiers. Les recherches sur le volontariat national ou international de Gilles Pécout et de ses élèves et collaborateurs de l’ANR Fraternité offrent, elles aussi, des points de convergence, car elles mettent en jeu la question du rapport entre les choix idéologiques et la situation de guerre tout en distendant les liens nationaux habituels de l’engagement militaire.

D’un point de vue politique, la construction de la citoyenneté dans et par la guerreconstitue un point également important. La question se pose évidemment sous la Révolution française, mais également dans les périodes antérieures, où le statut civique du soldat ne va pas de soi. L’Ancien régime, en effet, est marqué par une tension entre, d’une part, la volonté d’intégrer le soldat au corps civique en le soumettant à une morale commune et, d’autre part, la reconnaissance de sa spécificité qui semble l’y soustraire. Dans la continuité des problématiques de la période révolutionnaire, au XIXe siècle les rapports entre la guerre et la politique doivent être abordés à partir de plusieurs observatoires autour d’un renouvellement de la définition du processus de politisation. L’espace public devient un espace de discussion de la stratégie militaire, elle-même supposée dictée par des objectifs politiques ; dans des armées qui deviennent nationales, la relation d’autorité ne peut s’exercer dans un écart absolu avec les équilibres et les mouvements dominants dans la société civile et en lien avec l’évaluation des compétences de l’administration qu’est devenue l’armée. Les liens entre la guerre et la politique sont l’un des centres d’intérêt traditionnels et même l’une des raisons d’être de l’histoire des relations internationales. On la prendra en compte, notamment parce que la politique internationale fournit des enjeux de politisation interne. Enfin, la mise en relation entre une approche plus anthropologique du combat et de la mémoire de guerre et l’évolution des conditions de la vie politique, à laquelle on doit de riches apports à l’historiographie des conflits du XXe siècle, mérite d’être approfondie pour ceux du siècle précédent.

Dans le sillage de l’enquête internationale entamée à l’IHMC et approfondie pour le volet franco-italien dans le cadre de l’ANR « Fraternité politique en Italie », G. PÉCOUT et ses collègues ou élèves poursuivra le travail sur les volontaires armés internationaux partis se battre entre 1820 et 1912 dans les trois péninsules méditerranéennes (Epanastasis, guerres de Crète et de Thessalie et guerres balkaniques en Grèce, révolutions libérales en Espagne et au Portugal, luttes du Risorgimento en Italie). Après avoir privilégié la dimension politique et idéologique de l’engagement dans les réseaux de sociabilité des pays de départ, les travaux à venir seront consacrés aux pratiques guerrières, aux contacts des volontaires avec les populations et les pouvoirs civils dans les pays de destination. Plusieurs problèmes de délimitation se retrouveront d’un terrain d’expatriation armé à l’autre : l’examen des limites souvent floues entre volontariat et mercenariat ; la distinction revendiquée entre volontariat « étranger » et volontariat « international » ; l’analyse des rapports entre « petite guerre » et terrorisme ; les liens entre pérégrination armée radicale et subversive et diplomatie officielle.

  • Guerre, échelles et trajectoires (M.-B. VINCENT, C. ZALC)

Il s’agit ici d’interroger les méthodologies propres à l’histoire du phénomène guerrier en interrogeant les échelles pertinentes pour l’étude des individus confrontés, d’une manière ou d’une autre, à la guerre. Ce projet, centré sur la Seconde guerre mondiale, propose de réfléchir conjointement aux circulations historiographiques liées au changement d’échelle et aux manières pratiques de le mettre en œuvre : quelles sont les sources qui s’y prêtent ? Comment des archives jusque-là négligées (formulaires sériels de l’administration...) peuvent-elles être exploitées afin d’éclairer certains aspects la Seconde Guerre mondiale ? Comment utiliser la quantification sur des terrains locaux ? Est-il possible, et à quelles conditions, d’adopter des méthodologies classiques de l’histoire sociale sur le terrain de la Seconde Guerre mondiale, défini en grande partie par son exceptionnalité ? Les travaux menés par Claire ZALC portent sur les renouvellements engendrés par les approches micro-historiques de la Shoah. Le suivi des trajectoires de persécution des 991 Juifs de Lens de 1940 à 1945 a permis de poser les jalons d’une réflexion déployée désormais dans le cadre d’un groupe de travail international qui réunit plus de 40 chercheurs venus d’une vingtaine de pays lors d’un colloque international qui sera organisé par l’IHMC en décembre 2012. Les notions d’interaction, de champ des possibles ou encore d’encastrement permettent-elles de penser différemment l’histoire des persécutions ? Quelles sont les vertus heuristiques, les difficultés et éventuellement les limites de ces approches ? L’approche prosopographique, en renseignant sur les réseaux d’interconnaissance, les groupes d’appartenance, les trajectoires biographiques, vient informer différemment sur les moyens, les connaissances et les possibilités dont les hommes et femmes confrontés à la guerre comme acteurs, observateurs ou victimes, disposent.

L’étude menée par M.-B. VINCENT de trajectoires de fonctionnaires compromis dans le nazisme et sanctionnés après la guerre par le Tribunal disciplinaire de la fonction publique de la RFA, permet de réexaminer la question des responsabilités individuelles dans les crimes nazis, mais aussi la manière dont les acteurs construisent ensuite, dans un autre contexte, une stratégie et une rhétorique de défense pour rendre compte de leur passé nazi. L’intérêt de cette source, jusqu’ici non exploitée par les historiens, est précisément de permettre une réflexion sur l’articulation entre l’échelle individuelle, les contraintes institutionnelles et les marges d’appréciation et d’autonomie laissées aux acteurs par les structures de pouvoir évolutives du Troisième Reich. Ces questions conduisent à aborder concrètement la question des cadres pertinents d’analyse de la guerre comme phénomène transnational.

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