Accueil > Recherches > Les axes de recherche > Axe 3. Echanges, circulations et résolution de conflits

1 - Pratiques et structuration des échanges

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Les échanges sont abordés dans le cadre des travaux sur les réseaux marchands avec une double perspective. À l’échelle européenne, l’intérêt se porte sur l’organisation des relations entre places, dans une attitude critique de la vision hiérarchisée des systèmes urbains que propose le modèle braudélien. Sans perdre de vue ce schéma général, les enquêtes procèdent cependant par études de cas. Portant sur les acteurs et les « entreprises », elles seules permettent, à travers l’analyse des stratégies, l’évaluation du niveau technique des négociants, et les pratiques de diffusion de l’information commerciale, de comprendre comment s’opèrent dans le cadre européen les articulations entre des groupes associés à des territoires plus ou moins définis (Toscane, Castille, Pays-Bas, etc.).

Parmi les temps forts privilégiés, les XIVe et XVe siècles renvoient à une domination « italienne » sur l’Europe du Nord-ouest dont les ressorts ne sont pas seulement analysés en termes d’avance technique, mais de capacités d’organisation et de puissance capitalistique en rapport avec le territoire d’origine (firmes Della Casa et Salviati). L’ouverture de l’économie européenne engendrée par la croissance des marchés de l’outre-mer représente un moment fondateur dans la réorganisation du système commercial européen, dès le milieu du XVIe siècle. L’étude développée en quelques points-clés, notamment Anvers, Séville, Rouen et Lyon (J. BOTTIN, I. VERITÉ, D. VELINOV), sur la base d’archives d’entreprises commerciales et de « banques » (Capponi, Le Candele, La Bistrate, entre 1570 et 1680) ouvre plusieurs pistes. Elle permet de comprendre les processus de « collaboration » qui s’opèrent entre des groupes a priori définis comme antagonistes. Elle établit l’existence d’un système de places qui se structure selon des complémentarités de fonctions en influençant la formation des réseaux. La transformation d’une place de change - Lyon - entre 1570 et 1630 et ses articulations dans le système des places est au cœur du projet de thèse d’A. Lambert (chartiste, thèse codirigée à l’université Paris 1 par W. KAISER et J. BOTTIN).

Dans le cadre du programme de recherche Enpresa (financé par l’ANR et dirigé par M. Arnoux, université de Paris 7), qui porte sur le fonds Salviati de Pise (XVe-XVIIe siècles), J. BOTTIN développera, à partir de janvier 2013, avec le concours d’I. VERITÉ (ingénieur de recherche) et de N. MATRINGE (doctorante en fin de thèse à l’IUE de Florence), une enquête sur les modèles comptables et les pratiques du change qui concernera à la fois l’espace européen et plus précisément les pratiques en cours dans le milieu lyonnais.

En ce qui concerne les modèles comptables, les recherches seront développées dans deux directions majeures. Un premier volet s’appliquera, dans une perspective comparative, à analyser les rapports entre structure d’entreprise, système de gestion et organisation comptable. On s’interrogera en particulier sur les effets de la dilatation spatiale des affaires en termes de hiérarchisation (autonomisation ou non des filiales en fonction de leur position dans l’organigramme de la firme, par rapport à la firme-mère) ; sur la question du capital (quel système de participation et de répartition entre les filiales ? Importance des dépôts dans une firme familiale, étude sociale des déposants) ainsi que sur la spécificité des écritures liées à la commission, activité majeure de la firme, y compris en interne (pratiques spécifiques à une firme familiale, ou représentatives de celles de la plupart des grandes firmes toscanes ?)

Un second volet, centré sur les pratiques du change à Lyon et dans l’espace français, mettra en perspective une enquête déjà amorcée sur les protêts dans le dernier tiers du XVIe siècle, qui intéresse Rouen, Lyon, Paris mais qui sera étendue à Toulouse, et peut-être à Marseille et Bordeaux, et l’activité de la firme Salviati. L’attention se portera sur deux points : (1) la diffusion des usages du change sur la place lyonnaise, en tant qu’observatoire de ce qui se passe à l’échelle du royaume, au-delà des milieux italiens (à partir des fonds d’entreprise – Salviati, Ruiz, Martelli, Capponi – et de l’enregistrement notarié), entre milieu du XVIe et premier tiers du XVIIe siècle ; (2) les processus de normalisation des pratiques rédactionnelles en relation avec l’emprise italienne sur la place lyonnaise.

La structuration institutionnelle des échanges et l’évolution de ces institutions seront abordées par plusieurs chercheurs à des niveaux et sous des angles différents.

Les réseaux de commerce juifs sont au cœur d’un projet de recherche, financé par la Rothschild Foundation de Londres, mené conjointement par E. OLIEL-GRAUSZ et L. PEREZ (Paris 7), spécialiste des circulations économiques à l’époque moderne. Il est fondé sur un corpus de sources inédites, relatives à l’histoire économique de réseaux marchands juifs opérant en Europe occidentale et dans les espaces coloniaux au XVIIIe siècle. L’objectif premier est l’élaboration d’études de cas portant sur des maisons marchandes établies à Londres, Birmingham, Amsterdam, Paris et Bordeaux, études destinées à alimenter une histoire économique des juifs de l’Europe moderne. Il propose une approche multipolaire de réseaux ashkénazes et séfarades, rarement étudiés dans leurs pratiques marchandes respectives, et jamais de manière comparative. Si certains aspects de leur rôle dans l’essor des échanges commerciaux européens sont connus, tel la participation de grandes figures de négociants séfarades au commerce colonial, ou la figure du colporteur juif, d’autres dimensions sont totalement ignorées : au-delà des généralités et des représentations convenues, ce projet vise à permettre une histoire économique des juifs soucieuse de restituer la richesse des pratiques et la diversité des acteurs. Ainsi, parmi les firmes séfarades retenues, figurent en même temps un négociant bordelais de premier ordre, et des courtiers et négociants hollandais de moyenne envergure, dont les activités commerciales englobent l’espace atlantique et dans une moindre mesure méditerranéen. La vision traditionnelle des marchands ashkénazes privilégie les marchés de la quincaillerie et l’image du brocanteur juif, alors que les sources repérées mettent en lumière la participation des maisons juives au grand commerce international de la métallurgie et des biens de consommation animé par de grandes entreprises innovatrices anglaises des Midlands. Non seulement l’enjeu est d’identifier les flux de produits les circuits de distribution, l’ampleur des activités, la durée et la morphologie des firmes, les partenariats, mais également d’interroger de manière dynamique les réseaux de sociabilité et les processus d’interaction culturels à la fois au sein des sociétés juives et entre groupes marchand juifs et non-juifs. Dans cette perspective de recherche s’inscrit aussi le projet de thèse (débutant en 2012) de C. Belloube dos Santos (thèse codirigée par W. Kaiser et E. Oliel Grausz) sur les réseaux marchands transatlantiques des « Portugais » de Londres.

Les recherches sur les dispositifs de coordination des marchés par A. WEGENER SLEESWIJK s’oriente autour de trois institutions commerciales majeures encore peu étudiées qui se retrouvent dans beaucoup de pays de l’espace atlantique et méditerranéen, sous des formes très variées : les enchères commerciales volontaires ; les systèmes formalisés mais aussi illicites d‘intermédiation et d’interprétation (courtiers) et les Prix-courants imprimés. Il s’agit de comprendre la création de ces institutions, leur transfert entre pays et villes, leur usage et leur évolution, sur un fond théorique de l’intérêt croissant dans les sciences sociales pour la construction sociale des institutions et des relations économiques.

Les rares analyses comparées (sur l’Italie, l‘Angleterre, les Pays-Bas et les Provinces-Unies entre le XVe et XVIIIe siècle) suggèrent que l’expansion du capitalisme marchand se serait accompagnée d’une sorte de « transmission » des institutions marchandes entre pays et entre villes de commerce. Leur mise en place fut souvent accomplie sous la pression de groupes de négociants étrangers très influents, avec ou sans le consentement des autorités locales (voir Braudel, McCusker, Van der Wee). En général, ces négociants étrangers tentèrent de modeler les nouvelles structures d’après les institutions existantes dans leur ville ou région d’origine. Toutefois, le transfert des modèles institutionnels entre différentes villes et entre pays fut régulièrement source de conflit : antagonismes entre les étrangers et les acteurs autochtones du commerce, donnant lieu à des jeux de pouvoir et parfois à terme à la création de nouvelles formes institutionnelles réunissant des éléments de différentes traditions.

En dépit de leur efficacité limitée d’après les critères de la théorie économique conventionnelle, les enchères et d’autres structures de coordination marchande ont souvent connu une grande longévité. Il serait intéressant d’expliquer cette existence prolongée, ainsi que les mécanismes qui changèrent leur fonctionnement. De manière semblable aux corporations marchandes récemment étudiées par S. Ogilvie, les enchères semblent surtout avoir été un enjeu de pouvoir pour des groupes d’acteurs qui les ont utilisées et maintenues pour agrandir leur emprise sur le marché. Dans la continuité d’un travail précédent sur les enchères d‘Amsterdam, on cherchera à élargir la perspective géographique et à analyser comment les dispositifs de coordination des marchés ont évolué dans un contexte des jeux de pouvoir entre négociants et autorités, entre « nations » de négociants et entre grossistes et (semi-) détaillistes.

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