Les recherches en cours à l’Institut d’histoire moderne et contemporaine peuvent être regroupées autour de trois grands axes :
Etudes comparées des espaces européens ;
Circulations culturelles internationales ;
Normes et pratiques de l’échange, du crédit, de la gestion et de l’innovation.
Ces projets ont trois caractéristiques communes
Ces projets permettent de marier plusieurs types d’histoire : ceux concernant les circulations culturelles relèvent autant d’une histoire économique, sociale ou matérielle, que ceux qui appréhendent des objets traditionnellement pris en compte par l’histoire économique, comme le crédit, l’échange, la gestion, présents dans le troisième axe.
Inversement, ces derniers thèmes impliquent une interrogation sur les représentations sociales (qu’est-ce que la confiance, qu’est-ce que l’identité d’un correspondant d’affaires, pourquoi et comment fait-on accepter une nouvelle pratique de gestion ou une innovation ?), comme sur les instruments du dialogue à distance et l’implicite culturel partagé - d’où l’importance de l’étude des correspondances marchandes, des manuels ou des comptabilités, non pas seulement comme recueils d’informations objectives, mais comme espace culturel révélateur d’un milieu et de pratiques sociales.
Il y a longtemps que l’histoire du livre, où l’IHMC joue un rôle structurant ancien, s’est confrontée à cette double dimension, matérielle et symbolique, de son objet. Les projets sur la « construction du texte et la construction du sens » au travers de l’étude du paratexte, du rapport texte-image, des pratiques de lecture ou de la librairie internationale sont traversés de part en part par cette perspective. Mais il s’agit aussi, par une réflexion critique sur l’évolution de l’histoire du livre, de remettre en cause le cadre national qui a trop longtemps structuré les enquêtes. L’IHMC met ainsi l’accent, aussi bien dans l’étude des réseaux internationaux du livre que dans le projet sur l’internationalisation culturelle, sur les dynamiques, les agents et les modalités de la circulation des biens symboliques.
Si les travaux contemporains sur la mondialisation culturelle disposent de sources globales et d’indicateurs relativement fiables, tout est à faire pour la période allant du XVIIIe au premier XXe siècle. C’est l’un des défis que voudraient relever ces deux enquêtes : mobiliser, dans un cadre comparatif rigoureux, la multiplicité des monographies et des enquêtes partielles, lancer de nouveaux recensements sur les espaces ou les biens symboliques négligés, les formes de culture écrite, visuelle ou vivante (spectacles). Les acquis des enquêtes antérieures (comme celle sur les capitales culturelles ou les hommes du livre) seront précieux, qu’il s’agisse des prosopographies, des bases de données bibliographiques, des grands catalogues informatisés accessibles, de quelques monographies pointues.
Mais il faut aussi inventer des sources nouvelles et des modes d’exploitation novateurs : indices de traduction, indices de citation entre revues et périodiques, cartographies dynamiques des circulations, identification systématique des médiateurs et des médiations et de leurs réseaux et motivations. Il s’agit donc bien d’histoire culturelle mais d’une histoire culturelle ancrée au plus près des contraintes qui rendent possibles ou impossibles ces circulations, au plus près donc de l’économie, de la société, de la politique et du droit qui ouvrent ou ferment (par la censure, le régime du droit de propriété, les interdits moraux) les portes entre les espaces linguistiques et culturels européens, voire extra-européens.
Ces travaux sur les circulations culturelles sont complétés par l’approche politique et idéologique présente dans le projet sur la fraternité comme catégorie de l’engagement politique en Italie et en Europe aux XIXe-XXe siècles, animé par Gilles Pécout. Ces engagements politiques transnationaux mais par solidarité nationale (au sens du mouvement des nationalités) ou internationaliste sont la version extrême des circulations de la novation culturelle. Il s’agit de comprendre cette Europe des valeurs libérales partagées, produit des Lumières, de la Révolution française et du rêve de fraternité issu de Kant et de Rousseau et ses prolongements dans le combat social internationaliste jusqu’au XXe siècle. Comme pour le projet sur l’internationalisation culturelle, on perçoit toutes les résonances actuelles de ce questionnement historique.
Celles-ci ne sont pas moindres en ce qui concerne des objets apparemment plus « froids » ou « classiques », comme les forêts et l’environnement, les transports, le crédit, le change, l’identification des individus en période de persécution. Très présents dans les travaux de science sociale ou les enquêtes d’actualité, ces thèmes sont réinvestis avec les outils de l’historien pour rompre avec les évidences du sens commun ou l’illusion présentiste. Inversement, les problématiques contemporaines obligent l’historien qui ne dispose que de traces lacunaires à réinventer tout le non-dit de ces sources lié à la confiance (ou à la méfiance), aux normes tacites des conduites et des pratiques d’affaire, aux représentations acceptables ou non de l’autre ou de l’espace « naturel » ou « habité ». Les mêmes précautions préalables sont mises en oeuvre dans le projet en cours de définition « Travail des femmes : question de genre » qui part, comme dans les travaux antérieurs du groupe « Femmes et histoire » sur les historiennes ou sur les voyageuses, des traces écrites et d’une analyse en termes de genre pour éviter les pièges de l’anecdote ou de l’autobiographie incomparable.
En ouvrant ces nouveaux chantiers, l’IHMC réoriente et enrichit ses questionnements tout en mettant en valeur ses acquis antérieurs puisque l’histoire reste une science à l’écoute du présent, mais soucieuse de faire fructifier par accumulation son héritage.