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Résumés de livres personnels et travaux collectifs, en français

Livre personnel : Gregorio Salinero, La trahison de Cortés. Rébellions, procès politiques et gouvernement des Indes de Castille, seconde moitié du xvie siècle ; Presses Universitaires de France, paru en mars 2014, 375 pages. À paraître en version espagnole sous le titre « Hombres de Mala Corte. Rebeliones y gobierno de las Indias de Castilla, siglo xvi », éditions Cátedra, Madrid, 2016.

L’historiographie récente s’est intéressée aux résistances indiennes du xvie. En revanche, les rébellions des colons, alliés quelquefois aux Indiens et aux esclaves, ont été négligées au profit de l’étude de la marche de la colonisation. C’est ce manque, jadis souligné par Marcel Bataillon, que ce livre s’efforce de combler après un long dépouillement des sources judiciaires, principalement les séries Patronato et Justicia de l’Archivo General de Indias et nombre de documents épars de l’Archivo de la Nación de México. Le livre pourrait avoir pour titre “Hommes de mal parti”, selon la formule d’un des insurgés pour désigner les rebelles. Il n’étudie pas seulement la complot de Martin Cortés et les dizaines de procès trans-océaniques qui prolongent cette affaire durant la période 1565 à 1580. Sont aussi abordés le complot des mineurs de Taxco (1544), la rébellion de Gonzalo Pizarro (dont les sources n’avaient guère été lues jusque-là), ainsi qu’une longue succession de rébellions qui démontrent que les Indes sont bien loin d’être pacifiées à l’issu de la répression menée par le commissaire Pedro de La Gasca en 1550 : rébellion de Sebastián de Castilla, d’Egas de Guzmán et celle quasiment inconnue jusque là de Vasco Godínez en 1553 ; celle, de Francisco Hernández de Girón (1554) ; et finalement, les 69 procès qui suivirent le complot de Martín Cortés. Ces mouvements ne se contentent pas d’incriminer les représentants du roi comme on l’a trop longtemps répété. C’est tout un continent (depuis les Andes jusqu’au nord du Mexique) qui résiste à la couronne de Castille dont l’autorité est très largement rejetée. L’introduction étudie Les mots de la désobéissance, les divers sens du vocabulaire de la rébellion, dans la bouche des insurgés aussi bien que dans le langage des juristes. L’ouvrage s’organise en douze chapitres et quatre grandes parties.

La première partie (Hommes de mal parti) relate les histoires de vie de Bernardino Maldonado de Guevara et des premiers rebelles mexicains de Taxco. Bernardino, condamné au Pérou dans les années 1550, s’enfuit en Nouvelle Espagne. Inculpé et arrêté dans des circonstances rocambolesques lors du complot de Martin Cortés, il fut expédié dans les prisons du Conseil des Indes, en Espagne. Condamné aux galères, il demanda à s’y rendre seul sous caution de plusieurs membres de sa famille. Il disparut alors avant de se présenter à Paris devant l’ambassadeur d’Espagne. Ce dernier le fit extrader par Catherine de Medicis avant qu’il ne soit décapité à Anvers en août 1575, vingt ans après sa première condamnation. Ces histoires de vies rebelles qui révèlent le fonctionnement et les disfonctionnements des monarchies indiennes parcourent les divers chapitres du livre.

La seconde partie (Le laboratoire de la monarchie) permet de réviser la dimension politique et judicaire de la rébellion de Gonzalo Pizarro. Ces travaux étaient demeurés en suspend, et l’abondante documentation judiciaire enregistrant les poursuites contre les insurgés avait été négligée par les historiens. Le dépouillement de celle-ci révèle que la répression du mouvement pizarriste n’équivaut pas à la pacification des Indes après le départ de La Gasca, le président de l’audience de Lima. Bien au contraire, plus de 200 condamnés échappèrent à la proscription du Pérou pour se disperser partout en Amérique centrale et en Nouvelle Espagne. La couronne de Castille ne parvenait pas à pister tous les rebelles malgré les nombreuses enquêtes instruites tout au long des années 1560-1570. Ce sont ces mêmes enquêtes qui permettent d’établir que la rébellion de Pizarro fut avant tout celle des pauvres, l’insurrection de ceux qui n’avaient pas d’encomienda et peinaient à trouver leur place au Pérou. Ainsi, la mobilité spatiale des migrants aux Indes et la frustration sociale alimentaient l’esprit de rébellion. Le livre retrace les itinéraires de nombre de ces individus devenus des quasi professionnels de la rébellion. Chemin faisant, la couronne avait multiplié les encomiendas pour récompenser les légalistes qui avaient vaincu Pizarro alors qu’elle visait à recouvrer la tutelle des Indiens : une victoire militaire consacrée par une capitulation politique. Le nombre des encomiendas doubla et les rébellions n’en durèrent pas moins. 

La troisième partie (L’écho des désobéissances) suit pas à pas le déroulement des rébellions de Sabastián de Castilla, d’Egas de Guzmán, de Vasco de Godínez et la geste fantastique de Francisco Hernández de Girón dont nous avons pu retrouver la confession judiciaire. Ces rébellions se déroulèrent parallèlement aux enquêtes judiciaires concernant le destin des condamnés des mouvements antérieurs. La reprise de très nombreux procès démontre la participation d’anciens rebelles aux nouvelles insurrections ; elle révèle les liens entre confessions spirituelles et confessions judiciaires ; le parallèle entre pratiques du secret ligueur et secret judiciaire ainsi qu’entre le pardon et les formes d’argumentation judiciaire…

La quatrième partie (La trahison de Cortés) traite des procès en rébellion liés au complot de Martin Cortés. L’étude de ceux-ci permet d’établir la manière dont l’institution judiciaire conçoit les procès politiques au xvie siècle. Nous avons ainsi pu reconstituer les étapes théoriques de ces procès en lèse majesté, étudier leurs inflexions judiciaires, et suivre les moyens par lesquels s’effectuait un traitement socialement différencié des prévenus. Cette partie passe en revue la place particulière de l’irrévérence, du jeu, de la fête et de la rumeur dans les processus de rébellion. L’histoire de nombreux acteurs de ce complot, de leurs activités et de leurs conceptions ; celle des délateurs, des officiers royaux, des religieux, des procureurs et autres juges ; compose très largement cette dernière partie.

Le livre se termine par une réflexion portant sur les frontières américaines, l’autorité de la monarchie castillane et l’apparition précoce d’une conscience politique créole. Il comporte plusieurs tableaux figurant l’organisation des complots, une représentation détaillée des procédures judiciaires et un index regroupant les noms d’un millier de rebelles.

 

Livres et travaux du programme collaboratif, Mobilité et anthroponymie à l’époque moderne, Université Paris 1-Panthéon-Sorbonne, CNRS, Universitá di Pisa, Universidad de Extremadura.

Ce programme, mené en collaboration avec Roberto Bizzocchi, Andrea Addobbati et Isabel Testón Núñez, a donné lieu à plusieurs journées d’études internationales et à trois colloques internationaux : 17-18-19 novembre 2008, Mobilité, religions, pouvoirs et anthroponymie, xve-xixe siècles, Casa de Velázquez, Madrid ; 29-30 juin 2009, I Cognomi italiani tra Onomastica e Storia, Universitá di Pisa ; 15-16-17 Septembre 2010, Pise, I Cognomi italiani nell’ambito dell’Antroponimia dell’Europa Mediterranea. Cet ensemble s’est déroulé sur 3 ans, il a mobilisé une soixantaine de chercheurs de six nationalités et aboutit à la publication de deux ouvrages de synthèse. Ajoutons qu’il s’est traduit par la publication de divers articles et l’animation d’autres rencontres ; ainsi dans le cadre de l’International Council of Onomastics Sciences (ICOS) : http://www.gencat.cat/llengua/BTPL/ICOS2011/158.pdf. Le premier livre : G. Salinero e Isabel Testón Núñez (éd.), Un juego de engaños. Nombres, apellidos y movilidad en los siglos xv al xviii, Collection de la Casa de Velázquez n° 113, contribution de l’Universidad de Extremadura, 395 pages, Madrid, avril 2010 ; le second livre : Roberto Bizzocchi, Andrea Addobbati et Gregorio Salinero (éd.), L’italia dei cognomi. L’onomastica italiana nel contesto mediterraneo, éditions PLUS, Université de Pise, janvier 2013. Enfin, ces travaux ont contribués à lancer un nouvel ensemble de recherches sur l’Histoire des listes qui s’est traduit par 4 rencontres internationales dont les travaux ont fait l’objet d’une première publication : « Pour faire une histoire des listes à l’époque moderne », présenté par G. Salinero en collaboration avec Ch. Lebeau, revue Mélanges de la Casa de Velázquez, Madrid, octobre 2014. Ici, il sera surtout question du premier ouvrage, (Un juego de engaños) principalement écrit en langue espagnole.

L’article de présentation (G. Salinero, « Sistemas de nominación e inestabilidad antroponímica moderna  ») met l’accent sur les liens entre mobilité et anthroponymie. Bien que celle-ci constitue un agent puissant des dynamiques sociales et culturelles, son étude a été très largement négligée par les historiens modernistes. En revanche, les médiévistes ont révélé ses formes et ses évolutions. Leurs conclusions n’aboutissent pas, comme on pourrait le croire à tord, à établir qu’au début de l’époque moderne l’anthroponymie est entrée dans une phase de stabilité. Tout au contraire, le livre montre comment se combinent des tendances à la conservation des patronymes de vastes groupes familiaux et une grande instabilité anthroponymique individuelle. Les formes de mobilité moderne accroissent ces phénomènes de défense du capital onomastique (fusse par la fraude aux identités et les manipulations nominales) et accroissent le volume des changements ordinaires de noms. Ainsi la mobilité est-elle au cœur des évolutions de l’anthroponymie moderne. Les 22 travaux ici présentés se distribuent en quatre parties.

La première partie (« Les systèmes de nomination ») qui regroupe 6 articles, présente les modalités opératoires selon lesquelles les noms se conservent et changent. Des exemples américains, espagnols et italiens y sont abordés. Parfois ils semblent présenter une stabilité presque millénaire. Mais d’ordinaire, ils apparaissent en tant qu’enjeu des positions des individus et des groupes familiaux ou claniques. À ce titre, ils témoignent d’une très grande instabilité durant toute l’époque moderne, favorisée par les vastes mouvements migratoires de cette période et diverses situations de dominations administratives, religieuses et militaires : colonisation des Amériques ; exclusion des juifs et des morisques de la péninsule Ibérique (Bernard Vincent) ; occupation napoléonienne de l’Italie du nord (Roberto Bizzocchi) ; capture de chrétiens en Méditerranée par les musulmans…

 La seconde partie (« Mobilité, changements de noms et de prénoms ») réunit 5 articles qui étudient les changements de noms. Le premier (I. Testón Núñez et R. Sánchez Rubio) privilégie la documentation concernant des migrants qui fuient l’Espagne pour aller aux Indes (hérétiques, repris de justice…), principalement des hommes, et qui choisissent un nom d’emprunt pour leur nouvelle vie. Suivent, notamment, trois travaux sur les Irlandais en Espagne et en France, ceux de O. Recio Morales, de C. O’Scea, et de É. Ô Ciosáin. Ce sont autant d’exemples (xvi-xvii-xviiie siècles) qui démontrent l’influence des référents catholiques et de la recherche, par les migrants, d’outils anthroponymiques d’intégrations.

 La troisième partie (« Expansion, esclavage et nomination ») regroupe 5 textes qui étudient des cas extra-européens : les changements de noms des élites incas ; le cas esclaves noirs au Chili ; celui des indigènes des Canaries, des esclaves africains en Estrémadure ; et l’exemple des soldats « de couleur » enrôlés dans les armées françaises du xviiie siècle dans l’espoir de devenir des « libres de couleur » pourvus d’un nouveau nom.

La dernière partie regroupe l’étude de cas particuliers, ceux que quelque circonstance ou bien une activité d’exception ont contribué à marginaliser. Christiane Klapisch-Zuber y étudie les changements du nom des artistes florentins à la Renaissance. Bartolomé Bennassar y passe en revue la vie de 700 renégats chrétiens convertis à l’islam : leurs nouveaux noms évoquent la protection d’Allah et les membres de la famille du prophète. La conclusion est co-rédigée par Bernard Vincent

L’ouvrage fournit une bibliographie très complète de 43 pages, utile à tous ceux qui poursuivront l’étude de ces changements de noms, ainsi que le résumé de chacun des articles, en français, en espagnol et en anglais.

Certains de ces articles on été récemment publiés en français sous la forme d’un dossier en ligne dans la revue Nuevo Mundo-Mundos Nuevos : https://nuevomundo.revues.org/68402

 

Livre personnel : Gregorio Salinero, Une ville entre deux Mondes. Trujillo d’Espagne et les Indes au xvie siècle. Pour une histoire de la mobilité à l’époque moderne, Bibliothèque de la Casa de Velázquez, 540 pages, n° 34, Madrid, juillet, 2006.

Il s’agit de l’ouvrage tiré de la thèse portant le même titre et soutenue en 2000 à l’EHESS, sous la direction de Bernard Vincent. Dans un livre de 1972 (The men of Cajamarca), James Lockhart avait suggéré de recourir aux archives locales pour mieux connaître le destin des conquistadors des Amériques rentrés en Espagne et préciser les conditions de migration vers le nouveau monde. Suivant ce conseil, nos recherches aboutirent à la découverte des archives notariales et municipales de Trujillo d’Espagne, restées sur place et jamais exploitées. À partir des années 1540, elles réunissent de manière continue les actes les plus variés concernant les migrants vers les Indes pour le xvie siècle, soient une centaine de très volumineuses liasses classées par notaires. Ce livre est le fruit du dépouillement systématique de ces sources et de la consultation de documents complémentaires des fonds de Séville, Simancas et Madrid. Il s’organise en trois parties de quatre chapitres chacune, enrichies d’une vingtaine de tableaux, d’une large bibliographie, d’un glossaire, et d’une base de données d’un millier de migrants.

La première partie (« Partir ») rappelle les modalités légales du départ vers les Indes et l’implication des hommes de la région dans les débuts de la conquête : les frères Pizarro sont originaires de la ville ainsi que Francisco de Orellana, Hernan Cortés d’un village proche… Au delà de ces figures connues, les actes notariés enregistrent l’itinéraire de près d’une centaine de lieutenants et de capitaines impliqués dans les expéditions aux Indes. Au total, ce sont environ 2500 individus qui partent durant la seconde moitié du xvie siècle sur une population urbaine d’environ 9000 habitants. Les sources sévillanes enregistrent seulement 1 sur 2,5 migrants. Il existe un chassé croisé durant les années 1560 et 1570, les départs des pauvres sont en forte croissance cependant que ceux qui reviennent avec quelque pécule sont nombreux. Les départs se font en groupes plus qu’en famille, notamment durant les pics migratoires des années 1560 et 1570 : un père est ses fils vont et viennent, une mère et ses filles restent… Les migrants sont jeunes, membres de la petite noblesse désargentée, puis de la moyenne noblesse. La catégorie surreprésentée des « domestiques » cache probablement nombre de paysans. Les clercs sont nombreux et les artisans partent parfois en passant des contrats léonins avec un marchand qui paye leur voyage en échange d’un engagement à travailler pour lui aux Indes. La part des femmes fait l’objet d’une étude fine dans les diverses parties de l’ouvrage. Ces modalités étudiées pour le cas français et anglais restent très largement à étudier pour la péninsule Ibérique. Pour chaque migrant, quatre habitants restés sur place sont impliqués de manière active dans les relations avec les Indes : c’est toute une ville et une région qui vit au rythme des flottes et des échanges transatlantiques. La rhétorique des émigrés favorise l’attraction familiale en direction des Indes, mais les échos qui en parviennent sont loin d’être unilatéralement prometteurs. À contrario, le départ exige des moyens et quelque soutien pour réunir les sommes nécessaires à la traversée de la mer océane, en sorte que les familles poussent aussi au départ.

L’historiographie des années 1960 à 1990 s’était le plus souvent limitée à étudier l’émigration dans le cadre d’un questionnement démographique tout en négligeant les aller-retour et la multiplicité des dimensions sociales des phénomènes migratoires. La seconde partie du livre (« Les relations avec les Indes ») aborde les effets de l’absence : le rôle des femmes qui reçoivent le plus souvent l’argent qui revient ; l’instabilité anthroponymique générée par les migrations ainsi que la multiplicité des circuits de l’information dans lesquels les particuliers jouent un rôle déterminant aussi bien que les officiers royaux et les religieux. Les activités de passeurs, de trafiquants et d’intermédiaires de tout pedigree sont légion : ainsi, le marchand sévillan Sancho de Medina s’embarque avec 6 personnes dont il paye le voyage en échange d’un contrat léonin qui les engage à travailler pour lui aux Indes. L’or et l’argent qui arrive des Indes représente une manne sans égal qui peine à s’employer sur place : l’argent reçu par les particuliers entre 1550 et 1630 s’élève à plus de 136 millions de maravédis cependant que 600 à 800 autres millions sont constitués par les capitaux privés immobilisés par le roi à Séville et convertis en rentes, les asientos. Le développement du bâtit de la ville doit tout à cette période.

La troisième partie (« Le temps des retours et des héritiers ») suit le devenir de certains de ceux qui reviennent. Parmi les utilisations de l’argent prévues par les expéditeurs, l’embellissement, les achats et les constructions de maisons figurent en tout premier lieu, avec un total grossièrement estimé à 9 millions de maravédis. En réalité, c’est par deux, trois ou plus, qu’il faudrait multiplier ce chiffre. Parmi les grandes bâtisses du milieu et de la fin du siècle, à fonction purement somptuaire, lourdement décorées de corniches, de blasons et de balcons d’angles, seule celle d’Hernando Pizarro semble achevée. L’achat de terres et l’investissement dans les fondations pieuses ou les chapellenies qui fonctionnent telles des banques (et prêtent à des particuliers) arrivent loin derrière les dépenses immobilières. Juan de Orellana, parfois appelé Pizarro Orellana,était parti en 1530 avec Francisco Pizarro. De la rançon d’Atahualpa il reçut une part de près de 5 millions de maravédis. Revenu à Trujillo, il y est régidor (conseiller municipal) entre 1544 et 1569. En 1542, il rachète la maison forte de Diego de Vargas, membre de la vieille noblesse de la ville. Ce faisant, c’est toute la signification symbolique de la bâtisse qu’il acquiert. Ainsi, l’histoire urbaine de Trujillo s’avère-t-elle un prisme formidable pour rendre compte des relations de la péninsule Ibérique avec les Indes.

 

Livre personnel : Gregorio Salinero, Les empires de Charles Quint, éditions Ellipses, 360 pages, mai 2006.

Il s’agit là d’un livre de commande des éditions Ellipses. Mais, plutôt que de faire une biographie supplémentaire de Charles Quint, nous avons préféré faire l’état des lieux des travaux sur les territoires du prince. En Espagne, la constitution de la Société espagnole pour la commémoration des centenaires de Philippe II et de Charles Quint pour l’an 2000 (Sociedad Estatal para la conmemoración de los centenarios de Felipe II y Carlos V) a généré une production considérable de livres, pour la plupart en langue espagnole : une quarantaine de biographies disponibles et plusieurs dizaines de catalogues parus. Il nous a donc semblé que le moment était venu de réaliser une synthèse sur le sujet. L’ouvrage s’organise en quatre parties et douze chapitres. Il comprend un précieux annexe de textes traduits en français, une chronologie, une douzaine de cartes originales et une abondante bibliographie dont il est très largement rendu compte au fil des chapitres.

L’introduction souligne à quel point la réunion des territoires de la couronne de Charles Quint procède d’un mélange d’obstination, parfois violente, de hasards et de capacité d’adaptation du prince. Cet ensemble ne constituait pas un empire universel unifié, le plus souvent les diverses juridictions des territoires subsistaient, rapprochés seulement en la personne du prince. L’autorité sur l’empire d’Orient symbolisé par l’aigle impérial bicéphale demeurait purement théorique. Aux Indes, les nouvelles terres du prince se présentaient sous les traits d’une « monarchie composite » (J. Elliott). Le Saint Empire Romain Germanique constituait le seul authentique empire du prince. En revanche, on lui attribue pour l’ensemble de ses territoires toutes les vertus impériales. Son règne s’inscrit dans une conception millénariste et prophétique des temps. Les signes étaient légion que Charles était le Carolus redivivus, l’empereur des derniers jours qui conduirait les hommes au salut. Si l’historiographie caroline demeure marquée par diverses conceptions nationales, elle s’accorde à penser avec des nuances, que Charles, selon la formule de John H. Elliott, fut un authentique protoeuropéen.

La première partie (« L’empire revendiqué ») rend compte des vicissitudes souffertes pour réunir les domaines de ce « jeu de construction dynastique » (B. Bennassar) qu’est la couronne de Charles. Le double héritage de ses aïeuls (Maximilien de Habsbourg marié à Marie de Bourgogne et Isabelle de Castille mariée à Ferdinand d’Aragon) ne dispensèrent nullement Charles de mener nombre d’expéditions militaires ; pas plus que de satisfaire aux exigences des assemblées ou bien d’acheter grassement son accession à l’Empire : là il dut accepter une charte constitutionnelle (Wahlkapitulation) qui limitait singulièrement ses pouvoirs. Cette partie passe en revue la situation des différents territoires en exposant les apports de l’historiographie la plus récente.

La seconde (« L’empire des Indes ») souligne l’originalité de la situation des Indes de Castille. Sur les plans institutionnels et juridiques l’Amérique n’était pas un empire, elle est constituée en monarchies indiennes placées sous l’autorité des vice-rois et des commissaires. En revanche, la conquête de cette vaste pièce à laquelle s’étendait l’autorité de Charles était le signe même de son élection divine : Hernan Cortés ne prit-il pas pris Mexico l’année même où Charles fut élu Empereur ? De même, les Indes restées à l’écart de la Révélation furent découvertes sous le règne des aïeuls du prince... Ainsi, comme l’a si bien montré Alain Milhou, les monarchies indiennes se trouvaient au cœur de la dimension messianique de Charles, l’un des attributs essentiel de l’Empereur des derniers jours selon Saint Augustin. Tout en passant en revue l’historiographie traditionnelle sur ces sujets (A. Milhou, P. Chaunu, M. Morineau, John Elliott, G. Lhomann Villena…), ces chapitres présentent les résultats des recherches les plus récentes, celles de J. de Vries ou Van Der Woude… Ils portent sur les modalités d’occupation et de colonisation des Indes ; sur les mécanismes migratoires, les débats de la question indienne et les effets en retour de la saisie des Indes sur la péninsule Ibérique et le reste de l’Europe.

La troisième partie (« l’empire éclaté ») passe en revue les mécanismes de fragilisation des domaines de Charles : les offensives de l’empire ottoman, les rivalités avec la France et l’Angleterre ainsi que les effets de la Réforme. Il est possible de faire le catalogue des premières lézardes graves : la publication des traités de Luther en 1520 ; le basculement de Zurich au côté de Zwingli en 1521 ; la prise de Belgrade par les Turcs ; la victoire ottomane de Mohacs en août 1526 ; la rupture sans retour du Suédois Gustave Vasa puis du Danemark avec Rome en 1527 et 1530 ; la blessure du sac de Rome de 1527 ; la fracture irrémédiable de la diète d’Augsbourg de 1530… Mais, comme l’a bien montré M. Fernández Álvarez, aucun de ces jalons, pertinent pour un domaine, n’est judicieux pour tous les autres. La diachronie prévaut entre le politique, le religieux et l’économique qui se mêlent davantage sans se confondre. Aussi, le temps du recul n’est-il pas encore venu. Malgré le passage des pouvoirs à Philippe II, l’attachement à l’image de l’empereur Charles Quint continue à se manifester partout.

La quatrième partie (« L’empire figuré ») traite de l’idée d’empire, de la propagande du roi, et de ses relations avec les arts. Elle recourt notamment aux nombreux catalogues d’expositions organisées en Espagne, aux travaux de F. Checa Cremades et de A. F. Yates. Quand l’empire pluriel de Charles v souffrait l’effet des forces centrifuges qui menaçaient de la faire éclater, la propagande impériale figurait un pouvoir triomphant et un univers homogène rassemblé derrière un empereur vertueux. Chaque prince désirait se situer au mieux simultanément sur trois plans : dans une perspective historique, au regard du passé, en tant que nouveau David, nouveau Constantin ou réincarnation de Charlemagne (Carolus Redivivus) ; au domaine du politique, en tant qu’autorité légitime restaurateur du Royaume Universel chrétien, le restorator orbis ; et selon une conception messianique et millénariste, en tant qu’empereur des derniers jours, porteur et annonciateur de l’avènement de la fin des temps. Sur ce plan, seul Charles v et sa formidable propagande à échelle européenne rencontra peut-être quelques succès. En sorte que les promesses de l’espérance impériale s’avéraient plus fortes et plus durables que les illusions de l’empire réel.

 

Livre personnel : Gregorio Salinero, Maîtres, domestiques et esclaves du Siècle d’or. Les relations de dépendance à Trujillo au xvie siècle ; dessins d’Alexis de Kermoal  ;Madrid, Casa de Velázquez, 2006, XIII-100 pages.

Ce petit livre est le fruit du dépouillement des archives notariales de Trujillo d’Espagne. Entamé afin d’étudier les relations de la ville avec les Indes durant le xvie siècle, ce dépouillement a progressivement révélé la place des esclaves dans la société urbaine et leurs liens particuliers avec la domesticité et leurs maîtres. Mais l’ouvrage est aussi le fruit de deux rencontres : avec Alexis de Kermoal, graveur membre de la section scientifique de la Casa de Velázquez de 1998 à 1999 ; et avec Jean Canavaggio, directeur de ce même établissement à cette date, et qui a soutenu le projet de faire de cet ensemble un livre partagé, d’artiste et d’historien. À cet égard, il tient une place toute particulière dans nos travaux. Ici, nous n’évoquerons que les apports du texte.

Le livre se compose de 5 chapitres successifs qui étudient les formes de dépendance et l’emboîtement de celles-ci à l’égard des maîtres et de la société urbaine. Au xvie siècle, Trujillo est une ville moyenne de 8 à 9000 habitants. Au cours du siècle, près de 2 500 personnes quittent la ville et son district pour aller aux Indes, au Pérou notamment. Ceux qui déclarent être criados (domestiques) sont d’ailleurs nombreux parmi les migrants. Habituellement étudiés dans des travaux bien séparés, ici, maîtres, domestiques et esclaves sont traités conjointement. Les relations, complexes, entre ces catégories ont été abordées à partir de cinq questions : que vaut un esclave et que vaut le service domestique ? Qui sont les maîtres et les propriétaires des esclaves et des domestiques ? Comment la hiérarchie domestique nous informe-t-elle sur la diversité de ces relations ? Qu’est-ce que le service domestique ? Enfin, qu’est-ce que le service de l’esclave et qu’en sait-on ?

La ville n’est pas un marché aux esclaves, mais nous avons pu compter 120 captifs dont on connaît les maîtres. Ils pouvaient être achetés aux enchères lors des foires locales, à un négrier, ou bien être le fruit d’un héritage ou d’un simple troc. À l’exception de quelques conquistadors, les habitants n’étaient pas impliqués dans la traite. Le prix d’un homme était bon marché en comparaison du coût d’un domestique : en moyenne 900 maravédis, environ 80 ducats, soient deux ans des revenus d’un paysans moyen ; mais souvent beaucoup moins. Les affranchissements sans condition étaient rares. Ils intervenaient quand l’esclave était vieux et se traduisaient généralement par le passage de celui-ci à la catégorie des domestiques les plus modestes. Les dons et les legs faits à des domestiques (3 000 à 10 000 maravédis) correspondaient le plus souvent à des arriérés de gages.

Les figures des maîtres sont des plus variées. Celles d’Hernando Pizarro et de sa femme doña Francisca Pizarro Huaylas constituent un cas hors normes. Cependant qu’il est emprisonné au château de la Mota près de Medina del Campo de 1543 à 1561, il continue à gérer son patrimoine au Pérou et en Estrémadure grâce à un réseau très fourni de clients, d’hommes de confiance, et de domestiques. Les maîtres ne s’identifient pas toujours à une personne unique ou au propriétaire de l’esclave. Un grand nombre de femmes, et particulièrement de veuves, de célibataires et de religieuses étaient propriétaires d’esclaves, généralement d’un morisque ou d’un noir. Les membres de la noblesse représentaient les deux tiers des maîtres d’esclaves et de domestiques. Les ecclésiastiques détenaient davantage d’esclaves que de domestiques, à l’inverse des marchands et de ceux qui exerçaient des professions libérales, comme les médecins et les avocats. Singulièrement, les artisans sont quasiment absents de cette catégorie des maîtres.

Plus on s’élève dans la hiérarchie sociale des maîtres et plus nombreuses sont les catégories de leurs domestiques : hommes de confiance chargés de missions délicates, administrateurs de domaines, de rentes ou de chapellenies, majordomes… jusqu’aux simples domestiques. Le domestique est un second maître pour l’esclave. Les majordomes surveillent les esclaves, organisent leur travail, leur infligent les punitions, se chargent de leur vente… Parfois, en remerciement de ses services, le maître donne l’esclave en héritage à son serviteur. Pour le domestique, la dépendance matérielle apparaît dans le poids du service, dans les relations quotidiennes de subordination, dans l’exécution des ordres et l’accomplissement des désirs de son maître. Son contrat fait rarement l’objet d’un acte écrit, et reflète surtout les habitudes locales. En 1604, don Álvaro de Escobar qui a en charge les affaires de don Francisco de Monroy passe contrat avec Pedro Alonso del Campo pour assurer la gestion des rentes de son maître. Elles sont situées dans une douzaine de lieux, essentiellement sur les territoires de Cáceres. Don Álvaro reçoit chaque année 500 ducats de don Francisco de Monroy. Les dépendants forment habituellement la troupe active des bandos, les clans ennemis de la ville. Esclaves et domestiques font ainsi le coup de main contre les adversaires de leur maître, ainsi ceux de la famille Vargas contre ceux des Chaves.

Peu de documents nous informent sur le service ordinaire et la vie quotidienne des esclaves. Ils exécutent avant tout les tâches subalternes de la maison et des travaux difficiles à l’extérieur de celle-ci. Les captifs déportés d’Andalousie en 1571, suite à la révolte des Alpujarras, travaillent dans un atelier de production de tuiles une fois installés dans la ville. Tout comme dans le cas des domestiques, il est aussi un usage sexuel de l’esclave. Les nombreux enfants en bas âge dont le père n’est pas mentionné en témoignent. Ainsi, le clerc, Francisco de la Puerta est servi par une morisque qui a « une fillette à ses seins ». Mais l’activité des captifs ne prolonge pas les activités du maître. Parfois, ils sont utilisés en tant qu’arme pour mener une expédition punitive contre les membres d’un clan ennemi. La présence des esclaves est perçue comme le signe rassurant d’une victoire générale sur les maures et d’une supériorité sur les africains. Tout un luxe d’éléments distinctifs et de qualificatifs de couleur accompagne leur description : esclavo negro, tinto, atezado, pardo… Ils sont marqués au fer par les négriers ou par leurs maîtres. Parfois, ils pouvaient être châtrés, tel Fernandillo au service de Juana de Orellana, veuve de Juan Pizarro de Aragón. Ainsi, loin d’être un marginal, l’esclave était un personnage ordinaire, et soumis, vivant au cœur de la société urbaine.

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