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Introduction de l’atelier – Pierre Serna et Michèle Grenot

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Cette page présente l’introduction réalisée par Pierre Serna et Michèle Grenot à l’occasion de l’atelier « Invisibilisation des femmes pauvres : hier, aujourd’hui et… demain ? » organisé par le groupe Panthéon-Sorbonne ATD Quart Monde.

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Pierre Serna

Bonjour à toutes et bonjour à tous, j’espère que vous allez bien en ces temps de Covid. Ce débat en visio-conférence est une première, donc nous expérimentons. Nous travaillons ensemble et nous allons passer deux heures à évoquer la question de l’invisibilité des femmes et des femmes pauvres dans l’histoire. Pour cela, nous ferons comme toujours dans notre groupe de travail, croiser les savoirs pour éclairer notre démarche, le plus souvent située dans les locaux de l’Institut d’histoire de la révolution française (IHRF), liant des collègues de l’université de Paris 1, de différentes UFR que je présenterai, avec des membres de l’association ATD Quart Monde.

Nous avons souhaité réunir deux mondes, celui de la recherche et celui d’une association née en 1957 pour lutter contre la pauvreté extrême. D’ailleurs, il y a des étudiants qui s’impliquent et s’engagent au sein de l’université de Paris 1 auprès d’ATD quart Monde.

Cette journée a été pensée et voulue, et il faut le dire, non par des professeurs, mais par des étudiantes, Eugénie Ducroc, de l’antenne ATD Quart Monde Paris 1, et Maïa Saussier et Marie Lebrun, du groupe Paris 1 Panthéon-Sorbonne ONU, et plus particulièrement UN Women, le groupe qui s’occupe donc de façon plus spécifique de la condition des femmes, de l’éducation, de leur émancipation au sein de l’ONU, qui sont à l’initiative de la journée. Je remercie chaleureusement ces trois étudiantes. Nous avons élaboré avec elles un plan de travail que je voudrais vous présenter.

Auparavant, je voudrais vous parler de notre groupe de travail, qui est né il y a trois ans désormais autour d’ATD Quart Monde. Ce n’est pas un hasard, puisque le mouvement ATD Quart Monde, fondé par le père Joseph Wresinski en 1957, a pour vocation, non seulement de lutter contre la pauvreté, notamment en menant des actions qui visent à l’éradication de l’extrême pauvreté, mais surtout de donner les moyens aux personnes en très grande difficulté de s’exprimer et participer elles-mêmes à leur propre sortie de la situation de précarité dans laquelle elles se trouvent. C’est ce que les concepteurs, les penseurs, le père Wresinski ont appelé, dans un premier temps, le croisement des savoirs, entre ceux qui pensent pour ceux qui sont en difficulté, ceux qui pensent tous les jours à leur situation, et de ce concept est né celui de co-construction des savoirs partagés, qui nous a beaucoup intéressés en tant qu’universitaires. Ce savoir partagé, qui était l’expérience de l’ATD Quart Monde, et ce concept né dans le sillage du père Wresinski de croisement des savoirs sont devenus les fondements même de notre groupe de recherche au sein de l’université.

Pour notre groupe, il faut citer, parmi les juristes, Christine Pauti, Diane Roman ; parmi les économistes, Sophie Jallais, Nathalie Sigot ; parmi les philosophes, Sandra Laugier ; et, parmi les historiens, une historienne essentielle pour le lien entre ATD Quart Monde et l’Institut d’histoire de la Révolution française, Michèle Grenot, qui a travaillé sur Louis-Pierre Dufourny, qui est le rédacteur d’un pamphlet en 1789 tout à fait remarquable qui s’appelle Les cahiers du Quatrième Ordre (Le Quart état)[1], qui pose la question du constat que le tiers-état, en tant que tel, ne saurait résumer à lui seul l’ensemble des français, que les plus pauvres ont été exclus du Tiers-État en instituant des conditions d’impôts à Paris surtout pour pouvoir participer aux assemblées de quartiers qui rédigeaient les cahiers de doléances et élisaient leurs représentants). Je rappelle que près de 20 % des français à cette époque vivent dans la pauvreté, et doivent avoir une aide journalière pour survivre.

C’est donc la question du pauvre en révolution qu’a posée Michèle Grenot. Elle est venue dans notre séminaire à l’IHRF parler de sa thèse, parue aux Presses universitaires de Rennes. Également à l’origine de ce groupe interdisciplinaire de travail, Brigitte Dionnet, doctorante à l’IHRF, prépare une thèse sur les femmes nécessiteuses dans le Paris révolutionnaire prendra la parole pendant le débat.

Nous avons obtenu, l’année dernière, la possibilité de faire, dans le cadre de la semaine de la recherche, une matinée de travail sur la question des pauvres et des savoirs universitaires : comment les aborder, comment les connaître, comment travailler avec eux ? Nous avons voulu continuer ce travail-là avec nos amis d’ ATD Quart Monde en leur centre de documentation tout à fait remarquable dans la plaine du nord de Paris avec des dizaines de milliers de documents, de photographies, un média essentiel pour les personnes en plus grande difficulté, vis-à-vis de la culture écrite, vis-à-vis de la lecture pour s’exprimer, pour conquérir ce qui est désormais le combat d’ATD, leur dignité. le sigle ATD signifiait Aide à toute détresse veut dire désormais Agir tous pour la dignité et le glissement de mots a son sens, correspond mieux à son action et est traduisible dans de nombreuses langues.

Michelle Perrot prendra d’abord la parole ; c’est pour nous un grand honneur, nous sommes très heureux. Historienne reconnue internationalement, spécialiste de la délinquance au xixe siècle, de l’histoire du mouvement ouvrier et bien sûr, en tant qu’ historienne, de la cause féministe.

Michelle Perrot a été enregistrée et nous l’écouterons pendant une demi-heure. Elle est l’autrice de nombreux ouvrages et je voudrais revenir, parce que cela fait le lien avec l’IHRF, sur son travail absolument essentiel en 1989 lors du bicentenaire de la Révolution, avec de grands maîtres comme René Rémond et mon maître Michel Vovelle, lors d’un colloque dont les actes ont été publiés sous le titre Démocratie et pauvreté[2], qui était une somme à l’époque du bicentenaire sur la prise de conscience de la place des pauvres à différents moments de l’histoire et plus particulièrement au moment de la Révolution.

Ensuite, nous accueillerons une nouvelle collègue de Paris 1, la professeure Diane Roman, spécialiste de droit public, de droit social, spécialiste des discriminations, et du droit des pauvres et des pauvres des droits. Diane nous avait dit avoir été marquée par un article précurseur de Jean Imbert, historien du droit social, article intitulé « Drois des pauvres, pauvre(s) droit(s) » ; on pourrait dire simplement « spécialiste de droit public face à la pauvreté » (titre d’un de ses livres) et en même temps spécialiste du genre et pour reprendre un de ses titres, ce que fait le genre au droit, que font les femmes à la loi.

Ensuite, nous aurons donc des intervenants, des acteurs de la vie d’ATD Quart Monde,

Naomi Anderson, anglophone, actuellement à Marseille, qui, en tant que volontaire du mouvement ATD Quart Monde, a travaillé justement sur la façon de donner à voir les plus démunis, notamment avec un très beau livre de portraits et photos de personnes en situation de grande pauvreté, The roles we play : Recognising the Contribution of people in poverty [Les rôles que nous jouons : reconnaître la contribution des personnes en situation de pauvreté], publié par ATD Quart Monde.

Nous entendrons Moraene Roberts, une militante d’ATD Quart Monde qui a vécu elle-même la grande pauvreté et qui a participé ensuite à ce travail de collecte de témoignages. Elle est hélas décédée le 12 janvier de cette année (2020) mais nous verrons une partie de sa vidéo qui est un témoignage tout à fait intéressant sur l’action, la pensée, la théorie, la mise en action de façon très concrète, de la politique et de la conception qu’ATD Quart Monde se fait de l’action pour et avec les pauvres, avec un retour qui est toujours une production, une production de mots, de textes, d’images, et qui nous donne à nous historiens non seulement de l’époque moderne mais aussi de l’époque contemporaine autant de documents, autant de masse documentaire, nous permettant d’interroger, « au ras du sol », ce que peut être la vie des plus défavorisés.

Bon travail et bonne séance de travail.


Michèle Grenot

Merci, Pierre. Je m’associe aux remerciements de Pierre à tous ceux et celles qui ont fait en sorte que cette réunion puisse se passer malgré les circonstances et je pense aussi à Alexis Darbon et Xavier Verzat pour toute la partie technique, qui n’est pas si évidente.

On compte bien sur vos réactions et commentaires au moment du débat pour qu’on passe vraiment un moment d’échange ensemble et que, malgré les circonstances du confinement, ce moment soit vraiment un temps de ressourcement dans nos recherches, de réflexion et d’inspiration et puis d’espérance pour nous tous.

Pour rentrer dans ce sujet

C’est vrai qu’on peut être invisibilisé parce qu’on est pauvre, on peut être invisibilisé parce qu’on est femme et, bien sûr, si on est les deux. Je voudrais partir d’un moment qui a été très fort c’est dans les années 70. À ce moment-là, une ère nouvelle sonne pour les femmes. Elles prennent conscience de leurs droits, repensent leur avenir. C’est une prise de conscience au niveau mondial, mais toutes ne peuvent pas le faire. Le mouvement ATD Quart Monde a été témoin que les assignations de genre ont pesé aussi sur les plus pauvres et je vais juste lire quelques extraits pour nous faire entrer dans le sujet. On trouve tout cela dans les archives et documents du mouvement qui sont rassemblés au centre de mémoire et de recherche de Bailly en France.

Petite fille, la personne du Quart Monde se bat déjà, son enfance s’est envolée parce que ses yeux voient trop de choses graves autour d’elle et ensuite, jeune fille, elle rêve d’un amour fort qui soit protecteur et l’aide à sortir de sa condition et en fait elle se retrouve devant une réalité implacable, l’homme aimé est comme elle avec des difficultés pour accéder à un métier, à un logement… Et on attend beaucoup de lui, l’homme est comme elle, déçu par rapport à cette attente, et peut aller jusqu’à l’alcoolisme, la violence envers la femme. Tout cela peut inciter la femme à se séparer de son mari.

Alors du coup, en tant que mère, elle se voit responsabilisée par rapport aux enfants et, pour son plus grand malheur, il lui arrive d’être souvent séparée de ses enfants. Et, en fait, si on faisait confiance à ses capacités et si on reconnaissait sa dignité, pourquoi ne serait-elle pas à même de transmettre ce qu’elle a de plus précieux en elle, c’est-à-dire une envie de construire son bonheur et le bonheur des autres.

Ensuite au niveau des emplois, elle accède à des métiers qui sont, la manutention, le ménage... ce genre de métiers qui ne sont pas vraiment une libération et, pour boucler les fins de mois, elle doit souvent avoir recours aux aides alimentaires, ce qui est aussi très humiliant.

Et pour finir : atteinte dans son corps et dans sa santé, nombreuses sont celles qui meurent très tôt, quelques fois vers 40-45 ans.[3]

Mais en fait, les reconnaître seulement comme des victimes, ce serait nier aussi leur capacité de savoir et de résistance à cet état de fait. Je voudrais prendre deux exemples d’aujourd’hui de ces résistances comme Cosette, et c’est son nom, c’est le nom qu’a choisi sa maman, parce que sa maman aimait bien Victor Hugo et les Misérables. Cosette a pu s’inscrire dans le projet Territoire zéro chômeurs de longue durée et donc acquérir un emploi stable et avoir la fierté de retrouver une vie familiale et sociale[4].

Ou encore Mariam qui, elle, est au Burkina Faso et qui mendiait à la sortie de la mosquée de Ouagadougou avec ses enfants. Elle acceptait que ses enfants participent à la bibliothèque de rue. Lui fut proposé de participer à une recherche participative de deux ans, recherche participative sur l’éducation de tous et là, à ce moment-là, elle a réalisé qui elle était et que son savoir était reconnu par d’autres comme elle et par des professionnels qui étaient en situation de pouvoir. Elle a dit sa joie, la honte était sortie de sa tête. Elle a pu obtenir ses papiers d’identité, mettre ses enfants à l’école et gagner la confiance de ses voisins : maintenant elle lave leur linge et va soigner les malades à l’hôpital[5]

Voilà donc ces deux exemples.

Ce temps, finalement, que nous vivons en ce moment de crise sanitaire peut être aussi l’occasion pour que l’on réalise le prix d’une vie et de se dire qu’un autre monde est possible, un monde plus juste et plus humain.

Et peut-être qu’on peut se dire que, si ces femmes pauvres sortent de l’ombre, c’est ce qu’on va essayer de faire maintenant, c’est peut-être un chemin qu’elles nous indiquent.

En fait j’ai eu la chance, c’est un privilège de l’âge, d’avoir participé à ce colloque dont parlait Pierre, organisé au moment du bicentenaire de la Révolution par l’université de Caen et ATD Quart Monde, sur comment répondre à la question de Dufourny sur la représentation des pauvres dans l’histoire donc sur deux cents ans, publié par Armand Colin et ATD Quart Monde, et j’avais été frappée par la réponse qu’avait faite Michelle Perrot à cet appel de Joseph Wresinski à cette occasion et c’est ça qui, j’avoue, m’a motivée à faire mes choix.

 


[1] Louis-Pierre Dufourny de Villiers, Cahiers du Quatrième Ordre, celui des pauvres Journaliers, des Infirmes, des indigents, etc..., L’ Ordre sacré des Infortunés, ou correspondance philanthropique entre les infortunés, les Hommes sensibles, et les États généraux : pour suppléer au droit de députer directement aux États, qui appartient à tout Français, mais dont cet Ordre ne jouit pas encore. no I, 25 avril 1789, réimp. Edhis, Paris, Éd. d’histoire sociale, 1967.

[2] Démocratie et pauvreté. Du quatrième ordre au quart monde, présentation de René Rémond, Postface de Michel Vovelle, Éd. Quart Monde, Albin Michel, 1991.

[3] « Jeunes filles du quart monde qui êtes-vous ? », Igloo, le 4e monde no 65-66, février 1972.

 « La vie en quart-monde, projet d’étude sur la condition de la femme sous prolétaire dans les pays industrialisés occidentaux », Igloo, le 4e monde, no 81, 2e trimestre 1974

[4] Claire Hédon, Préface, Rapport Oxfam, 2019

[5] Virginie Charvon, CSW Side event, March 20, 2019

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Publié le 2 décembre 2020, mis a jour le jeudi 10 décembre 2020

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